Le secteur de l’énergie en Tunisie : Etat des lieux et perspectives

1.    Évolution rétrospective du bilan énergétique

En dépit d'une production d'hydrocarbures relativement faible, le secteur de l'énergie a joué un rôle important dans le développement économique et social de la Tunisie. Durant la dernière décennie, l'évolution du bilan énergétique a été marquée par la détérioration du solde énergétique, la baisse de la contribution de l'énergie dans la formation du PIB et l'augmentation de la consommation d'énergie dans l'ensemble des secteurs économiques.
En effet, le bilan énergétique de la Tunisie a évolué d’une situation excédentaire (1990-1994) vers une situation d’équilibre (1994-2000) puis une situation déficitaire observée depuis l’année 2001.


ÉVOLUTION RETROSPECTIVE DU BILAN ÉNERGÉTIQUE


 
2.    La politique énergétique
Pour faire face à ces différentes contraintes, la Tunisie est appelée à adopter une stratégie lui permettant de diversifier les ressources de façon à assurer sa sécurité énergétique, renforcer son indépendance et réduire les émissions de GES dues au sec-teur de l’énergie.
L’objectif stratégique étant l’approvisionnement énergétique du pays dans les meil-leures conditions de coût et de sécurité et l’accessibilité à l’énergie à tous les citoyens et à l’ensemble des régions.


3.    Etat des lieux
L’état des lieux de la situation du secteur a permis de dégager les principaux faits suivants :
1-   L’amont pétrolier est marqué d’abord par l’existence d’un cadre légal et contractuel régissant les activités d’exploration production des hydrocarbures en Tunisie, notamment à travers le Code des hydrocarbures qui a connu  l’introduction d’amendements successifs pour le rendre plus incitatif pour les opérateurs pétroliers, notamment pour l’exploration-production des champs marginaux, des horizons profonds, et des objectifs à gaz.
Il en a résulté  une intensification des activités d’exploration à différents niveaux : amélioration du taux de couverture du territoire national grâce à l’augmentation substantielle du nombre de permis de recherche et de compagnies opérantes dans le pays, accroissement des travaux sismiques et du nombre de forages réalisés et amélioration du taux de découvertes. 
 
Cet effort a globalement abouti à une amélioration de la production d’hydrocarbures malgré le déclin naturel des principaux gisements pétroliers, (tel que El Borma et Ashtart). Actuellement on assiste à une prise de relève de la part d’autres concessions, notamment dans le sud tunisien. 
Malgré cette amélioration, les ressources du pays en hydrocarbures restent limitées et il y a lieu de dynamiser davantage le secteur de l’exploration production afin de renouveler les réserves, et ce notamment à travers de nouvelles réformes institutionnelles, réglementaire et fiscales.

2- Pour le gaz naturel, une amélioration significative est notée au niveau des ressources qui assure aujourd’hui près de 45% de la totalité des ressources énergétiques, et ce grâce aux différents projets réalisés, en cours ou prévus, (Miskar, Hasdrubal), aux achats et autres droits en gaz algérien (via le trans-mediterranéen), conjugués au  renforcement de l’infrastructure gazière (accroissement de la capacité du gazoduc du Sud et extension de celle du gazoduc Transtunisien). Ceci a permis  de  répondre à une demande dont le taux représente aujourd’hui 50% de la demande nationale en énergie primaire, et qui connaît une croissance soutenue dans les différents secteurs d’activités, notamment la production électrique avec le programme de nouvelles centrales à cycles combinés mais également l’industrie, le résidentiel et le tertiaire suite aux programmes ambitieux de raccordement et de distribution. A moyen et long terme et devant le déclin attendu des disponibilités, le problème d’approvisionnement en gaz reste posé, notamment pour la satisfaction des besoins de production d’électricité.
 
3- Au niveau de l’activité Raffinage/Distribution, l’approvisionnement du pays en produits pétroliers continue à être assuré par la STIR qui, en plus de son statut de raffineur, est aussi chargée d’importer les quantité nécessaires pour assurer l’approvisionnement dans les meilleures conditions de coût et de sécurité par la combinaison de sa production et des importations.
Du côté de distribution des produits pétroliers, il faut signaler les efforts déployé par l’ensemble des opérateurs aussi bien publics que privés en matière de développement des infrastructures de stockage et de transport. La distribution a été caractérisée ces dernières années principalement par la mise à niveau des normes tunisiennes des produits pétroliers par rapport aux normes européennes et également par l’introduction de nouveaux produits comme l’essence sans plomb et le gasoil 50.
Les prix des produits pétroliers restent encore administrés en vue d’assurer une certaine couverture pour le citoyen et pour les entreprises. Toutefois, face à la fluctuation des cours internationaux du pétrole, et comme étape vers la libéralisation progressive du secteur, l’Etat a mis en place un mécanisme de révision périodique des prix se référant à ces cours. A titre partiel, ce secteur a connu la libéralisation des prix et des importations de certains produits comme les huiles de base, les bitumes et le kérosène aviation. Cependant, les prix restent largement subventionnés pour des produits comme le GPL, le gasoil et le fuel-oil, ce qui pèse lourdement sur le budget de l’Etat.
Devant cette situation, des décisions et des mesures sont à prendre concernant le schéma d’approvisionnement en produits pétroliers (nouvelle raffinerie ou importation et stockage) et le développement futur du secteur en termes de libéralisation et d’ouverture du marché et aussi en termes de qualité des produits.

4- Pour le secteur de l’électricité, le marché tunisien est régulé et reste caractérisé par une structure de monopole où l’opérateur dominant est la STEG. Le cadre législatif est en train d’évoluer de façon à permettre l’ouverture du marché électrique d’une manière progressive. Cette évolution d’ouverture du marché de l’électricité a touché les domaines suivants :
-    La production de l´électricité par les producteurs indépendants (IPP) est autorisée par le Décret n° 1996-1125 ;
-    La cogénération  (Décret n° 2002-3232, Loi n° 2009-7)  où les établissements ou les groupements d’établissements exerçant dans le secteur industriel ou tertiaire sont autorisés à s’équiper d’une installation de cogénération pour leur consommation propre ;
-    L’autoproduction d’électricité à partir d’énergies renouvelables : (Loi n° 2009-7).
Les producteurs privés contribuent pour une part importante à la production de l’électricité (de l’ordre de 20%) et un tarif d’accès au réseau de transport, limité à l’autoconsommation des producteurs indépendants, est actuellement à l’étude à la STEG.
5-   La politique énergétique du pays repose aussi sur la maîtrise de l’énergie. Plusieurs acquis depuis la création de l’ANME ont touché l’utilisation rationnelle de l’énergie et la promotion des énergies renouvelables. Une politique volontariste enrichit sans cesse le cadre institutionnel et réglementaire en vue de promouvoir les pratiques et les techniques efficaces en énergie. La Loi de 2004 relative à la maîtrise de l’énergie est venue renforcer les acquis par la création d’un fonds permettant la mise en place d’un mécanisme de financement unifié garantissant ainsi la mise en œuvre effective des actions et leur pérennisation.
La dernière loi de 2009 sur la maîtrise de l’énergie modifiant et complétant celle de 2004, a confirmé ainsi le rang de priorité nationale de cette composante notamment au niveau de la promotion des énergies renouvelables pour la production indépendante d’électricité.
Les différents programmes mis en œuvre et les résultats atteints confirment ainsi l’intérêt de la maîtrise de l’énergie, et sa place comme  un des piliers de la politique énergétique tunisienne.
6- En matière de coopération régionale, l’énergie est le domaine dans lequel la construction euro-méditerranéenne est la plus avancée, la plus profonde et la plus stratégique. En effet,  le secteur de l’énergie constitue un volet important avec un rôle essentiel dans le renforcement des relations économiques avec les pays voisins des deux rives de la méditerranée.
Des interconnexions électriques avec l’Algérie et la Libye d’une capacité de 220 KV chacune et qui ont évolué vers des lignes de 400 KV ont été réalisées. Par ailleurs, un gazoduc transtunisien reliant l’Algérie à l’Italie et à la Slovénie vient d’être renforcé (atteignant une capacité de 33,5 milliards de m3/an) et confirme ainsi la vocation de la Tunisie en tant que pays de transit. De nouveaux projets de coopération sont à l’étude notamment avec l’Italie pour la réalisation par le secteur privé d’une centrale électrique de 1200 MW (dont les deux tiers seront destinés à l’Italie) et d’un câble sous-marin de 1000 MW pour l’interconnexion électrique. Ce projet rentre dans le cadre de l’ouverture du secteur électrique à l’investissement privé (initiée en 1996 sous forme de concession) et s’intègre dans l’ouverture progressive des frontières avec l’Union Européenne et le développement des interconnexions électriques.
En plus des infrastructures, la coopération régionale et particulièrement Euro-méditerranéenne a touché plusieurs programmes impliquant différentes institutions tels que des bailleurs de fonds (BEI, AFD, BM, PNUD, FEM, …) et différentes organisations, notamment l’Observatoire Méditerranéen de l’Energie « OME » auquel deux entreprises tunisiennes ; à savoir l’ETAP et la STEG ont pris part en tant que membre aux différents travaux de ses comités.
4.    Perspectives
La poursuite des tendances actuelles de consommation d’énergie primaire devrait conduire à une croissance soutenue de la demande . Durant la prochaine décennie, la situation énergétique devrait se heurter aux risques majeurs suivants :
-    la limite des ressources énergétiques nationales,
-    la raréfaction des ressources énergétiques sur le marché international,
-    l’augmentation des prix sur le marché international,
-    l’augmentation des besoins de financement des investissements de la capacité de production et de transformation de l’énergie,
-    l’accroissement de la part des dépenses énergétiques dans le Produit Intérieur Brut,
-    la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures,
-    le manque de compétitivité des industriels Tunisiens avec l’augmentation des dépenses énergétiques et
-    les montée des exigences environnementales et la nécessite de réduire les émissions de Gaz à Effet de Serre (GES).
En plus de ces risques, le contexte actuel  de la révolution vécue par la Tunisie et sa transition historique vers un régime démocratique, est porteur de nouvelles exigences auxquelles le secteur devra répondre :
•    dont une meilleure transparence, une information complète sur les questions énergétiques de manière à préparer un débat public, à l’échelle nationale, afin d’expliquer les grands choix énergétiques à une société civile en pleine mutation et de les faire valider, par une citoyenneté retrouvée.
•    une tarification adéquate des produits et services face au risque d’une  précarité énergétique de certaines couches de  la population.
•    par une dynamisation de sa  contribution  au processus de développe-ment, d’ouverture et de construction d’un avenir meilleur pour les jeunes.
 Le secteur de l’énergie devra faire profiter pleinement le pays des opportunités d’investissement dans le domaine du pétrole et du gaz mais surtout dans celui de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables, et ce en vue de répondre aux nouveaux besoins post révolution des citoyens ; à savoir : amélioration de la qualité de vie, création de nouveaux métiers et donc d’emplois, développement des régions de l’intérieur du pays.

En vue d’atteindre cet objectif et sur la base des acquis enregistrés dans ce secteur, la Tunisie aura à :
•    développer davantage ses ressources énergétiques à travers l’intensification des activités d’exploration-production pour le renouvellement de ses réserves et l’extraction durable des combustibles fossiles conventionnels et non conventionnels mais aussi surtout à travers le développement des énergies renouvelables, particulièrement l’éolien et le solaire.
•    maîtriser beaucoup plus sa consommation d’énergie à travers des programmes plus ambitieux d’efficacité énergétique et d’utilisation rationnelle de l’énergie et continuer à contrôler  l’évolution de l’intensité énergétique de son économie.
Au niveau des perspectives, le Ministère de l’Industrie et de la Technologie compte entreprendre une étude sur la vision stratégique du secteur tunisien de l’énergie à moyen et long terme.
 Dans ce cadre, des séminaires de réflexion sur l’avenir énergétique de la Tunisie  ont eu lieu. L’objectif étant de prospecter les orientations possibles pour appréhender le mix énergétique qui convient le mieux au pays durant le prochain quart du siècle, et ce sur la base des différentes études stratégiques menées sur le sujet et tenant compte du contexte de la nouvelle donne socio-économique dans la région et dans le monde, de l’environnement énergétique international ainsi que des défis attendus, notamment en matière de ruptures technologiques envisageables à moyen et long termes.
Toutefois, certaines orientations stratégiques paraissent évidentes et reposent sur quatre principaux axes ; à savoir : les ressources et les infrastructures, l’emploi et le développement des régions, la réorganisation du secteur et la coopération régionale.
Au niveau des ressources et des options futures d’offre d’énergie, les hydrocarbures conventionnels et non conventionnels continueront à jouer un rôle capital, mais les énergies renouvelables devraient connaître une contribution beaucoup plus significative dans le mix énergétique tunisien. En effet, le Plan Solaire Tunisien  devrait permettre une pénétration conséquente des énergies renouvelables à travers notamment l’éolien et le solaire. La capacité additionnelle  de 480 MW envisagée en 2016  permettrait de faire évoluer à cet horizon à 11% la part des renouvelables dans la production totale d’électricité.
Les grandes mutations technologiques en cours et les bouleversements géopolitiques survenus dans la région, militent pour que notre pays repositionne son Plan Solaire, le recadre et le recentre autour de quelques projets pivots pour en faire l’un des axes novateurs d’une coopération plus équitable entre le Sud et le Nord,  impulsant une nouvelle dynamique économique dans les régions du sud tunisien.

Pour le nucléaire, la question reste toujours posée, mais des contraintes que ce soit d’ordre microéconomique (problème de taille), et macroéconomique (problème de dépendance technologique et de coût) que d’ordre géopolitique ou d’acceptabilité sociale après l’accident de Fukushima sont venues remettre en cause le choix d’une telle option pour le moment. Il faudra trancher rapidement
En termes de demande, la Tunisie se doit d’impulser un souffle nouveau à, la promotion de l’efficacité énergétique, et ce compte tenu de sa contribution dans la réduction des gaz à effet de serres et donc la lutte contre le changement climatique, d’une part et dans la gestion optimale des énergies fossiles, notamment au niveau des secteurs de l’industrie, du transport et du bâtiment d’autre part.
Deux sujets prioritaires se posent pour le secteur électrique, d’abord la transition du mix énergétique, en effet avec l épuisement annoncé des réserves en gaz, quelles ressources alternatives  lui substituer, et dans quelle proportion renouvelables ou nucléaire, charbon ?
Secundo, quel cadre institutionnel permettrait une meilleure intégration des énergies renouvelables  décentralisées au réseau électrique ?
Les infrastructures pétrolières, gazières et électriques qui touchent à la production, à la transformation, au transport, au stockage et à la distribution sont appelées aussi à connaître un certain développement, et ce en relation avec les objectifs assignés au secteur.
Concernant les aspects d’emploi et de développement régional, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétiques sont censées contribuer dans une large mesure à une plus grande intégration industrielle et donc à la création d’emplois, moyennant le renforcement des capacités nationales et un meilleur ciblage des filières de recherche-développement.
Au niveau de la réorganisation et de la régulation du secteur, il s’agit d’une restructuration des principales entreprises publiques, d’une adaptation du cadre réglementaire aux nouvelles exigences, d’une harmonisation du système de tarification  ainsi que de la mise en place d’une structure de régulation du marché de l’énergie et de son ouverture et sa libéralisation progressive.
Enfin et en matière de coopération internationale et notamment régionale, des pistes prometteuses de renforcement de cette coopération existent et méritent d’être explorés davantage pour une meilleure intégration méditerranéenne, notamment au niveau des interconnexions régionales des réseaux entre les pays du Maghreb et les pays européens. Par ailleurs, les programmes régionaux liés au développement des énergies renouvelables comme le plan solaire méditerranéen, Desertec, Medgrid et autres constituent de véritables plateformes de coopération, sachant que les possibilités de production de ces énergies à grande échelle en Tunisie et leur exportation vers l’Europe constituent un vrai défi pour notre pays, qu’il y a lieu de transformer en véritable opportunité de développement industriel.

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